Construire de nouvelles Silicon Valleys

Par Jason Adamson

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Étant donné l’essor à travers le monde des centres d’innovation sur le modèle de la Silicon Valley, on a tendance à oublier que l’innovation technologique n’est pas un phénomène nouveau. En fait, on pourrait même dire que nous sommes génétiquement prédisposés à innover. Cette prédisposition à améliorer, remplacer et déplacer constitue le génie créatif du genre humain. Cependant, cette propension à créer a un défaut. Avec ses armes de guerre, le genre humain présente la caractéristique d’être la seule espèce sur terre à avoir créé des moyens de se détruire entièrement elle-même en employant des armes biologiques, chimiques et nucléaires. Pourtant, c’est ce même génie créatif qui nous a permis de voyager au-delà de la Terre et d’envoyer des hommes sur la Lune. L’amélioration de la condition humaine grâce aux avancées technologiques est l’arme à double tranchant par excellence. Comme une personne l'a remarqué de façon astucieuse, la ferveur actuelle autour de l'avancement technologique est devenue une sorte de «religion transhumaniste».

Ne vous inquiétez pas au sujet de l’intelligence artificielle ou du délai d’appropriation; pensez plutôt à l’éthique et aux mœurs

Si l’innovation technologique n’est pas un phénomène neuf, ce qui semble nouveau à de nombreux observateurs, c’est la vitesse à laquelle ces technologies progressent. Certains observateurs éminents sont même troublés par le rythme du progrès technique. L’auteur Thomas Friedman a fait récemment la remarque que les hommes n’étaient plus en mesure de suivre le rythme des changements technologiques, avec cette nuance qu’ils pouvaient effectuer un rattrapage technologique grâce à la formation et à une «gouvernance intelligente» (Parke, 2017). L’entrepreneur, ingénieur et inventeur Elon Musk a aussi récemment alerté le monde sur le «risque existentiel pour l’humanité» que posait l’intelligence artificielle (Domonoske, 2017). Je dois avouer que je me demande aussi parfois si le train ne risque pas finalement de dérailler tellement il roule vite. Il est cependant important de garder à l’esprit le contexte, quand on examine ce qu’on appelle l’effet boule de neige des avancées technologiques. Dans la mesure où les technologies se développent dans les limites imposées par une économie de marché, les hommes vont s’auto-réguler. En d’autres termes, s’il y a bien dans l’univers un point d’inflexion invisible au-delà duquel les hommes ne peuvent plus supporter la charge cognitive imposée par la technologie, ou au-delà duquel l’intelligence artificielle devient une menace vis-à-vis de l’existence de l’humanité, on atteindra un point de réaction décroissante au moment où notre cerveau rejettera le progrès technologique, freinant ainsi l’appropriation technologique et entraînant une inflexion vers le bas de la trajectoire du progrès technologique. Même si les fictions catastrophistes d’un univers rendu fou par la technologie rendent bien sur grand écran, les hommes gardent des mécanismes de régulation intégrés sous forme de craintes dans leur cerveau reptilien et sous forme du montant de la charge et de la complexité cognitives que le cortex préfrontal du néocortex peut supporter. En d’autres termes, il y aura de notre part une adaptation comportementale.

Tout en étant en désaccord avec Elon Musk et Thomas Friedman, je pense néanmoins qu’il doit y avoir des principes limitatifs qui guident nos avancées technologiques. À mesure que le monde — et l’Occident en particulier — tendent vers une société plus sécularisée, nous aurons besoin de trouver une boussole morale qui transcende les valeurs fondées sur la religion et se focalise sur les mœurs de la société pour empêcher le progrès technique de porter atteinte au genre humain. Y a-t-il une limite aux bienfaits que la technologie peut apporter à l’humanité ? Et si oui, quels mécanismes personnels et sociétaux peut-on mettre en place pour éviter que le progrès technologique ne soit rendu aveugle par le désir de profit, au détriment de l’humanité ? Les réponses à ces questions sortent du champ de cet article, mais l’idée reste que l’éthique et la morale de la technologie sont les vrais problèmes qui doivent nous préoccuper, et non une intelligence artificielle malveillante ou l’incapacité des hommes à suivre le rythme du progrès technologique.

La formule de base de la création d’une technopole

Victor Hugo c. 1876

Victor Hugo c. 1876

Dans une économie de marché, la formule pour faire évoluer une idée en produit ou service est simple: Idée x Valeur + Investissement en capital. Cependant, pour créer un environnement permettant de réaliser cette formule à grande échelle, chacune des variables doit être comprise et traitée en conséquence. L’un des plus grands écrivains du XIXe siècle du monde, Victor Hugo, a dit, dans «Histoire d’un crime»: «On résiste à l’invasion des armées; on ne résiste pas à l’invasion des idées» (Hugo, 1879). Ce que l’on pourrait paraphraser par: «Rien n’est plus puissant qu’une idée qui arrive au bon moment». Alors comment sait-on que le moment est venu d’accueillir une idée? On s’en rend compte quand un changement survient dans un défi lancé par l’environnement —comme le souligne l’historien Arnold Toynbee—et que cette idée est la réponse qui relève ce défi, à temps et de façon satisfaisante (Toynbee, 1955). Il se peut que les idées soient nombreuses à répondre à ce défi, et toutes choses égales par ailleurs, c’est l’idée la meilleure qui l’emportera. Il est donc évident que la création d’un laboratoire d’idéation de masse — de concepts nouveaux répondant aux défis nouveaux de l’environnement — est un élément clé (peut-être l’élément clé) de la création d’une technopole.

Idéation et bureaucratie

De même que la nature a horreur du vide, l’idéation a horreur de la bureaucratie. La bureaucratie est une réponse codifiée à un défi de l’environnement, cherchant à garder le contrôle à travers des systèmes, structures, politiques et procédures immobilistes qui définissent les comportements désirés de façon formelle. L’idéation, c’est la nouveauté, et donc une menace existentielle pour la bureaucratie, car la bureaucratie c’est, par définition, la calcification — c’est-à-dire les systèmes, structures, politiques et procédures figés sur place ou modifiés uniquement dans le but de maintenir le statu quo — alors que la nouveauté, c’est un solvant qui dissout l’ancien pour faire place à du neuf. La bureaucratie et la nouveauté ne coexistent pas bien. Quand on les force à essayer, c’est la bureaucratie qui gagne car c’est une manifestation de l’exercice de l’autorité par les détenteurs du pouvoir.

La raison pour laquelle la bureaucratie ne peut tolérer la nouveauté sous forme d’idéation, c’est parce que la bureaucratie commence par décrire puis par prescrire le comportement. Les agents qui veillent attentivement sur cette prescription du comportement jouent le rôle de gestionnaires intermédiaires et n’acceptent pas volontiers les menaces existentielles. La nouveauté sous forme d’idéation demande un élément clé et deux sous-éléments. L’élément clé, c’est l’expérimentation, et les deux sous-éléments, la spontanéité et la sérendipité (le fait de découvrir par chance ce que l’on ne cherchait pas).

Expérimentation et tolérance au risque

  Sir Alexander Fleming

 

Sir Alexander Fleming

L’expérimentation conduit souvent à des découvertes fortuites. Prenez par exemple la découverte du premier antibiotique du monde, la pénicilline, qui a révolutionné la pharmacologie, et même le monde. À son retour de vacances en Écosse, Sir Alexander Fleming découvrit que certaines des boîtes de Petri de son laboratoire avaient été contaminées par un champignon. Après examen, Fleming observa que ce champignon trouvé dans les boîtes — le Penicillium — inhibait la croissance des bactéries. Il aurait confié: «Quand je me suis réveillé à l’aube le 28 septembre 1928, je n’avais certainement pas prévu de révolutionner la médecine entière en découvrant le premier antibiotique ou tueur de bactéries, du monde. Cependant, je pense que c’est exactement ce que j’ai fait» (Markel, 2013). 

La découverte de Fleming était entièrement fortuite, mais elle n’aurait jamais eu lieu s’il n’avait pas été en train de faire des expériences. Comme la nouveauté et la bureaucratie, l’expérimentation et la faible tolérance au risque ne s’accordent pas bien. Le principal risque associé à l’expérimentation, c’est l’échec. La plupart des expérimentations échouent. L’échec est inhérent à l’expérimentation. Par conséquent, un ingrédient essentiel dans la création d’une technopole, c’est une forte tolérance à l’échec. Il est facile de dire qu’on adopte des valeurs de forte tolérance à l’échec, mais cela peut être plus difficile à pratiquer, particulièrement pour ceux qui supportent mal l’ambiguïté et le flou. Imposer un environnement où l’expérimentation est arbitrairement limitée limitera invariablement le nombre des découvertes fortuites et des expérimentations réussies. Il est donc essentiel d’éliminer les limites arbitraires imposées à l’expérimentation pour créer un écosystème propice aux découvertes. L’expérimentation devrait être encadrée par des considérations éthiques, et non par la faible tolérance à l’échec d’une figure d’autorité. Le paradoxe étant que plus la tolérance à l’échec d’un individu est faible, plus il/elle a de chances de le rencontrer.

Les ressources étant limitées, si les individus travaillent pour un état, une structure sans but lucratif ou à but lucratif, l’expérimentation sans limites peut sembler irréaliste. Il existe cependant des stratégies qui accélèrent l’expérimentation en même temps qu’elles augmentent ses chances de réussite. Bien que cela puisse paraître absurde, le principal facteur qui accélère l’expérimentation et augmente ses chances de réussite, c’est le chaos. Je n’entends pas par chaos une sorte d’anarchie, mais plutôt un désordre délibéré. Ce désordre délibéré est une manifestation du «principe de collision» — c’est-à-dire que plus il y a de variables dans un écosystème, plus elles ont de chances de rentrer en collision — chaque collision étant une manifestation de spontanéité (c’est-à-dire quelque chose d’imprévu) qui ouvre la porte au grand accélérateur de l’expérimentation qu’est la sérendipité.

Spontanéité et sérendipité

Alors comment introduire la spontanéité dans l’écosystème d’une technopole ? Ce sont dans les organisations les plus horizontales possible que la spontanéité a le plus d’espace pour s’exprimer. Les organisations horizontales diminuent la friction dans le mouvement des idées, et moins il y a de friction dans le mouvement des idées, plus les idées ont de chances de rentrer en collision de manière productive. On y aboutit en permettant une communication et une collaboration sans entraves entre les artisans du développement technologique. Quand ceux-ci communiquent et collaborent, la variable de sérendipité commence à émerger. Dans un écosystème d’innovation, la sérendipité est la variable qui transforme les groupes qui représentaient moins que la somme de leurs parties en groupes qui deviennent plus importants que la somme de leurs parties. On a de plus en plus impérativement besoin de cette variable à l’intérieur des écosystèmes d’innovation technologique.

La raison pour laquelle la sérendipité est un élément crucial d’un écosystème d’innovation technologique est liée au concept de profondeur des connaissances. Alors que les champs d’expertise dans le domaine de la technologie continuent à proliférer, et que l’humanité en apprend de plus en plus dans tous ces secteurs, les connaissances qu’un individu doit maîtriser pour être expert dans un secteur doivent être de plus en plus approfondies. Tandis que la profondeur des connaissances que les individus acquièrent grâce à leur éducation formelle ou informelle et à leur expérience du monde réel ajoutent de la valeur à un écosystème d’innovation technologique sous la forme d’une expertise unipolaire, la multipolarité est la variable qui crée à l’intérieur de l’écosystème un espace pour la pollinisation croisée. La multipolarité se réalise quand, à l’intérieur d’un environnement où les idées rentrent en collision avec une grande fréquence, deux individus ou plus combinent leur profondeur unipolaire de connaissances pour idéer de façon multipolaire.

Le développement en cascade par rapport à l’idéation par sérendipité

Pour prouver l’importance de l’idéation multipolaire, comparez-la au modèle en cascade de l’industrie, qui a été ensuite appliqué au développement des logiciels et à toutes autres sortes de développements. Dans le modèle en cascade, la majeure partie de la planification, si ce n’est toute, est réalisée préalablement. Les liens de dépendances, les exigences, la conception etc. tout est posé avant que le travail ne commence. Il n’y a pas d’itération, et une seule entité est responsable de la gestion du projet. Le modèle en cascade présente sept étapes:

Le modèle en cascade

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Le modèle d’idéation par sérendipité repose sur la participation volontaire et opportuniste des individus qui aboutit à l’arborescence et à la fusion des idées. On prend des idées et on les complète pour aboutir à un résultat auquel personne n’aurait pu arriver tout seul, et ceci, d’une façon ouverte:

Le modèle I’idéation par sérendipité

Dans ce modèle d’idéation par sérendipité, il ne peut pas y avoir de compartimentation des ingénieurs logiciels ou matériel, des chimistes, des biologistes, des mathématiciens, etc., qui ne parleraient qu’entre eux et ne rendraient de comptes qu’à une seule entité responsable du compartiment. Le principe qui sous-tend l’idéation par sérendipité, c’est la liberté absolue de mouvement, d’expression, de questionnement et de participation. Ce sont cette méthode et cette attitude face au développement technologique qui seront les principaux accélérateurs d’idées, aboutissant par effet boule de neige à des conclusions nouvelles, grâce à la collaboration entre les individus, et produisant ainsi des résultats supérieurs à la somme de leurs parties.

L’idéation par sérendipité peut être délibérément introduite dans un écosystème d’innovation technologique, en créant autant d’espace que possible pour que les idées rentrent en collision, et en réduisant la friction dans ce système par l’élimination de la hiérarchie et de la bureaucratie. Dans cet environnement, les groupes de personnes travaillant ensemble ne rendent pas de comptes aux responsables mais s’organisent eux-mêmes et communiquent directement entre eux. Les décisions importantes sont prises par le groupe et non du haut vers le bas. La mentalité générale est d’avoir le moins possible de processus standardisés car, comme les groupes se forment naturellement et que les personnes quittent et rejoignent les groupes volontairement et de façon opportuniste en se basant sur les valeurs dont elles ont besoin et celles qu’elles y ajoutent, les membres du groupe sauront ce qui est bon pour eux.

Un exemple de la façon dont l’idéation par sérendipité s’est déroulée sans accélération, c’est l’invention de la télévision. Qui a inventé la télévision ? Une réponse rapide mais superficielle serait Philo Farnsworth, un Américain. Cette réponse est non seulement incomplète mais aussi fausse. Philo Farnsworth a joué un rôle significatif dans le développement de la télévision, mais il n’était pas le seul. La télévision est un appareil complexe, et il est peu probable qu’une seule personne ait pu la développer toute seule. Les idées et appareils qui ont finalement abouti à la télévision ont été développés durant de nombreuses décennies, certaines des découvertes les plus anciennes n’ayant aucun rapport avec l’idée de diffuser des images en mouvement pour distribuer des informations et des spectacles. C’est la télévision mécanique qui est apparue d’abord, fondée sur le concept de télécopie, avec lequel Philo Farnsworth n’avait rien à voir. Le développement de la télévision mécanique s’est déroulé sur plusieurs décennies, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, et a demandé à la fois de l’idéation parallèle et linéaire, ce qui impliquait des dizaines de personnes et d’organisations. Tandis que la télévision mécanique se développait à la fin du XIXe siècle, d’autres personnes développaient des moyens d’affichage à cathodes, ce qui a finalement abouti en 1897 au premier tube cathodique du physicien allemand, Ferdinand Braun (Braun, 1897). Presque dix ans plus tard, Alan Archibald Campbell-Swinton lançait l’hypothèse qu’on pouvait utiliser un tube cathodique pour la «vision électrique à distance» (Swinton, 1908). Faisons un saut en avant jusqu’au 3 septembre 1928, où Philo Farnsworth fit une démonstration à la presse, durant laquelle il utilisa son tube dissecteur d’image pour transmettre une ligne droite, ce qui est considéré comme la première démonstration de télévision électronique (S.F. Man's Invention to Revolutionize Television, 1928). C’est ainsi que Philo Farnsworth a été reconnu comme l’inventeur de la télévision. Cette anecdote résumée ne fait qu’effleurer la surface de l’histoire du développement de la télévision. En réalité, la création de la télévision a pris de nombreuses décennies et impliqué des dizaines de personnes. La télévision actuelle n’utilise même pas de tubes cathodiques. Bien qu’il ait été une figure importante du développement de la télévision, il est aussi faux de dire que Philo Farnsworth l’a inventée que de prétendre que les frères Wright ont inventé l’avion de ligne. Le développement de la télévision est un exemple d’idéation par sérendipité, mais à un rythme lent.

Il est inconcevable que la méthode de développement en cascade ait pu aboutir un jour à l’invention de la télévision. La télévision s’est développée au fur et à mesure que les idées s’ajoutaient les unes aux autres de façon non-organisée, décentralisée et pleine de sérendipité pour aboutir, après presque un siècle, à un appareil qui a révolutionné le monde. Une forte concentration d’intelligence humaine, l’abondance des idées et la participation volontaire, spontanée et pleine de sérendipité au développement technologique sont les ingrédients principaux nécessaires pour accélérer les mêmes processus que ceux qui ont mené au développement de la télévision.

Le concept de Toynbee-Hugo

Une fois que les idées commencent à porter leurs fruits grâce à l’approche du développement accéléré par l’idéation par sérendipité, on doit en déterminer la valeur. La valeur est la seconde variable de la formule qui fait évoluer une idée vers un produit ou un service — c’est-à-dire : Idées x Valeur + Investissement en capital. Qui décide de la valeur d’un produit ? Aussi difficile à accepter que cela puisse être pour les créateurs d’une technologie, c’est le marché qui décide de la valeur. C’est une manifestation du concept de Toynbee-Hugo. Comme l’a dit le regretté historien britannique, Arnold Toynbee, toute l’histoire peut être résumée à la simple équation défi-réponse. Et pour paraphraser Victor Hugo: «Rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu». Le moment est venu pour une idée quand elle répond à un défi de l’environnement d’une façon opportune. C’est pourquoi je ne m’inquiète pas que le progrès technologique s’accélère au-delà de nos capacités à en suivre le rythme, car si nous n’y arrivons pas, c’est que ses avancées auront dépassé le seuil de tolérance du concept de Toynbee-Hugo, et elles seront rejetées. Ceci s’applique aussi aux idées qui sont séduisantes dans l’absolu mais qui ne réussissent pas à être acceptées par les utilisateurs car elles ne répondent pas aux défis de l’environnement de façon opportune. Le concept de Toynbee-Hugo est représenté par quatre carrés.

Toutes choses étant égales par ailleurs, le marché répondra positivement aux produits et services du carré en haut à gauche :

  1. Réactif/Opportun : le produit ou service répond au défi de l’environnement (réactif) au moment où ce défi émerge (opportun)
  2. Opportun/Non réactif : le produit ou service essaie de répondre au défi de l’environnement au moment où ce défi émerge (opportun) mais ne résout pas le problème (non réactif)
  3. Réactif/Inopportun : le produit ou service répond au défi de l’environnement (réactif) mais arrive sur le marché trop tôt ou trop tard (inopportun)
  4. Inopportun/Non réactif : le produit ou service arrive sur le marché trop tôt ou trop tard (inopportun) et ne résout pas le problème (non réactif)

Concept de Toynbee-Hugo

Le Segway

Le Segway

Le symbole du développement technologique qui n’a pas répondu aux défis de l’environnement, c’est bien le Segway. Bien qu’intéressant sur le papier, le concept du Segway supposait que les gens avaient besoin d’un moyen de transport rapide sur de relativement petites distances avec un minimum d’effort. Il s’est avéré qu’il y avait déjà des réponses à ce défi, certaines nous ayant été données par la nature (nos pieds, nos jambes), le vélo, les transports en commun (bus, train, tram par exemple), le taxi, la voiture et la liste continue. Si on a besoin de se déplacer trop loin pour utiliser commodément le vélo ou la marche, la solution la plus facile est encore de se servir d’un moyen de transport existant. Si la distance à parcourir est faible, recourir au Segway au lieu de marcher ressemble bel et bien à de la paresse. Un autre exemple de technologie qui n’a pas encore abouti et qui ne répond pas à un défi existant dans l’environnement, c’est la voiture volante. Il semble qu’il y ait chaque année plusieurs prototypes nouveaux de voitures volantes, alors qu’on a déjà répondu à ce défi. Si on a besoin de voyager sur une longue distance, très vite, on prend l’avion. Si on a besoin de voyager sur une courte, moyenne ou longue distance et que le temps n’est pas un facteur significatif, la voiture suffira.

Bien que les voitures volantes et le Segway ne répondent pas aux défis de l’environnement et soient donc voués à l’échec, on continue à voir surgir de nouvelles versions de voitures volantes, et le Segway a été jugé suffisamment mûr pour être mis sur le marché. Pour éviter ces écueils, il est essentiel de tester la mise sur le marché d’un produit ou d’un service avec une viabilité minimale. Le concept de produit minimum viable (MVP en anglais) n’est pas nouveau. On dit que quand Apple travaillait sur le premier iPod, ses développeurs ne voulaient pas le sortir à cause de toutes les améliorations possibles dont ils pensaient que le produit avait besoin avant d’être mis sur le marché. L’histoire raconte que Steve Jobs a fait savoir aux développeurs que le produit n’avait pas besoin d’être parfait. L’iPod, du moins selon Steve Jobs, était minimalement viable, et il y aurait de nombreuses opportunités d’amélioration continue du produit au cours des versions suivante. Il s’avéra que Steve Jobs avait raison, et Apple mit sur le marché un produit imparfait mais qui eut beaucoup de succès et révolutionna l’industrie musicale.

Investissement en capital et talon d’Achille de la Silicon Valley

La dernière variable de la formule permettant de réussir à aller de l’idée à la création, c’est l’investissement en capital. L’investissement en capital, c’est ce qui distingue la Silicon Valley de tous les autres pôles de développement technologique du monde. La Silicon Valley regorge de capitaux privés, ce qui est souvent le facteur décisif pour la mise sur le marché d’un produit ou service, ou pour le répit donné à un produit ou service afin de démontrer sa valeur avant qu’on ne lui coupe les vivres ou qu’il ne bénéficie de levées de fonds supplémentaires. La question fondamentale à se poser au sujet du capital privé, et de son petit frère, le capital-risque, c’est comment attirer les gens qui ont de l’argent. Il y a près de mille milliards de dollars en capitaux privés pour financer les startups technologiques de la Silicon Valley. La proximité est un élément important dans la façon dont ces milliards de dollars sont investis. En d’autres termes, plus vous vous rapprochez de la Silicon Valley, plus vous avez de chances de recevoir des financements. En règle générale, les investisseurs veulent être près de leurs investissements. Il est donc logique que lors de la création d’une technopole, les capitaux privés fassent partie intégrante de son écosystème. Bien que la Silicon Valley soit toujours en valeur la technopole la plus importante du monde, certains éléments font réfléchir les développeurs de technologie lorsqu’ils envisagent de déménager dans la région de la baie de San Francisco, où se trouve la Silicon Valley.

Le paysage d'Austin, Texas «Hill Country»

Le paysage d'Austin, Texas «Hill Country»

Selon BenefitsPRO.com—un site internet «conçu pour fournir les informations, ressources et outils nécessaires aux courtiers et gestionnaires d’avantages sociaux ainsi qu’aux conseillers retraite»—la région de la baie de San Francisco représente le marché immobilier du logement le plus cher des États-Unis (Satter, 2017). Le prix moyen de vente pour une maison au 2e trimestre 2016 était de 1 085 000$. Alors que le revenu moyen par foyer dans la région de la baie de San Francisco était de 96 481$. D’après The Guardian, les employés de Facebook ont envoyé en 2016 une pétition à Mark Zuckerberg pour que la société subventionne leurs loyers (Solon, 2017). Beaucoup de ces employés sont des ingénieurs avec des salaires à six chiffres, qui appartiennent souvent à des foyers à double revenu avoisinant parfois le million de dollars par an, mais ils dépensent quand même la moitié de leurs revenus dans des logements peu agréables (en général de petits appartements proches du travail). Cette pénurie commence à faire fuir ces développeurs de technologie, et c’est l’un des facteurs qui contribuent à l’essor d’un lieu comme Silicon Hills, le surnom récent de la région d’Austin au Texas, alors que les startups, les développeurs de technologie et les capitaux privés regardent de plus en plus au-delà de la Silicon Valley pour retrouver un style de vie abordable et l’opportunité de travailler dans le développement technologique. J’estime que cette fuite va continuer et que c’est maintenant le moment idéal pour attirer les personnes qui veulent avoir une qualité de vie élevée mais aussi être à la pointe du développement technologique. Le moment est venu de battre le fer pendant qu’il est chaud en incitant les individus à venir du monde entier dans une technopole qui offre une qualité de vie élevée et l’opportunité de faire partie d’un pôle technologique récent et dynamique. Les personnes hautement qualifiées recherchant ces opportunités sont nombreuses. Il est essentiel que le pôle proclame ses intentions dans le monde entier afin d’attirer les meilleurs talents et qu’il se trouve dans un endroit où les gens aient envie d’aller.

Observations finales

Idées x Valeur + Investissement en capital, c’est l’équation simple derrière la création d’une technopole, mais elle ne garantit pas le succès en cas d’application. Différents facteurs augmentent néanmoins les chances de succès d’une nouvelle technopole. Le facteur numéro un, c’est la création d’un environnement d’expérimentation. Il doit y avoir une tolérance à l’échec élevée au sein de cet écosystème d’expérimentation. Les fondements de cet écosystème doivent aussi être constitués par la collision spontanée des idées qui permet au modèle d’idéation par sérendipité de se réaliser. La valeur des idées doit être testée à travers des produits et services minimum viables pour être sûr qu’il ne s’agit pas de voitures volantes ou de Segway. Enfin, il doit y avoir des financiers visionnaires disposés à prendre des risques en finançant les résultats de l’idéation par sérendipité. Les magnifiques paysages de la Texas Hill Country qui entourent Austin ont beau se transformer rapidement en Silicon Hill, la Silicon Valley d’origine dans la région de la baie de San Francisco est toujours l’éminence grise de la technologie mondiale, avec près de mille milliards de dollars de capitaux privés. On voit cependant des fenêtres d’opportunité s’ouvrir progressivement pour que d’autres technopoles puissent profiter du lent mais régulier exode des cerveaux hors de la Silicon Valley en raison des conditions de vie inabordables. Je ne pense cependant pas que cette fenêtre reste longtemps ouverte. Les développeurs en technologie et les détenteurs de capitaux à investir ne sont pas des nomades ; ils vont trouver dans les prochaines années des endroits à travers le monde pour commencer à y construire de nouveaux Silicon Valleys, collines, plateaux et montagnes (Silicon Valleys 2.0). Les technopoles qui réussiront seront celles qui privilégieront et se mettront en position d’exploiter le potentiel humain en veillant jalousement à garder les organisations horizontales, à laisser la liberté de mouvement aux idées, à fuir la bureaucratie et à créer des environnements bâtis sur une expérimentation nourrie par la collision spontanée des idées et la sérendipité dans l’idéation, et limitée par l’éthique et les mœurs, de telle sorte que le progrès technologique n’affaiblisse pas notre humanité, mais la fortifie.

Bibliographie

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